La boîte de Pandore et le corps oublié
Muscles tendus et sang figé, j’attends les caresses comme un enfant cherche le sein de sa mère. Bouche béante, les yeux creux, prêt à crier ou à mordre si on se refuse à me partager une parcelle de chaleur de l’autre, élixir vivifiant. Souffle, peaux, lèvres, mains, sourires, cœurs, il semble qu’on vous ait relayés en interdits et cachés dans la boîte de Pandore.
Abreuvé par les antiseptiques, ma peau est assoiffée de tendresse. Mon odorat se tourne vers la forêt, en quête de sensations, en quête d’une respiration plus douce, plus libre que mon souffle coupé dans les espaces publics bien que rendus privés de l’autre, un tissu sur mes lèvres qui m’empêche à la fois de gorger mes poumons d’air et de sourire à pleines dents.
Je guette le regard furtif d’une caissière, cherche un réconfort pour mes pupilles tournées vers l’intérieur depuis déjà trop longtemps. Celle-ci, en guise de réponse, un sourire en coin, son visage qui semble dire derrière son plexiglas : moi aussi j’ai soif du toi, du moi, du nous. Emmène-moi loin d’ici. « Merci, Désolé, Bonne chance…» Mes mots se perdent dans ses gestes obligés qui veulent effacer toute trace de mon passage, fuyant mon sourire masqué.
Revenue entre quatre murs. S’élève, sans avertir, une ode au corps de désir.
L’utérus est en proie à des hallucinations, des soubresauts, comme un hoquet qui part du fin fond de soi, rêve d’une brise chaude traversant de haut en bas les méandres de mes lacs infinis intérieurs.
Un dialogue s’entame.
Voix de la Tête : « Pourquoi ce froid s’abat sur mes pensées, me glace les synapses, établissant des connexions douteuses aux langues fourchues, sorcières de misère. Compagnons des pays d’en bas, je vous exhorte de briser votre silence, j’ai besoin de vous pour éclairer mes nuits noires »
Voix du Plexus : « J’ai perdu mon attrait solaire, la pluie tombe, sans pouvoir se déposer sur la terre défrichée d’en bas. Le diaphragme me barre le chemin, j’entends à peine la parole du cœur, terré dans sa demeure »
Voix du Cœur : « Je tremble »
Voix de la Tête : (Soupirs) « Je sais, ton tremblement me fait sans cesse sursauter. Je ne sais plus où donner de la tête, je suis pris entre les nuages et les éclairs de douleur qui me laissent sans voix. Depuis des nuits et des jours, je tisse et retisse des toiles de nouveaux mots, de possibles raisons et solutions, mais tout reste collé à mes toiles, même les pensées qui me semblent sages, rationnelles, ne réussissent plus à s’envoler. J’ai pris trop de place, bien trop de place. C’est à ton tour de parler. J’essaierai de me taire. Parle, je t’en prie »
Voix du Cœur : « Mon vase est vide, les fleurs de mon cœur n’arrivent plus à s’ouvrir. Mon champ se dessèche. Je me replie et me retourne dans mon berceau, sans pouvoir m’apaiser. Je te martèle sans cesse d’ouvrir les valves, mais comme seule réponse, l’écho de mes battements sourds. Je te sais enterré sous cette pluie diluvienne, en proie à de mystérieuses tempêtes, comment pourrais-je t’en vouloir? Je n’ai pas d’autres mots et maux à te partager. Mon seul conseil : tourne ton regard vers le bas, vers l’en-dedans, vers le plus grand. Là peut-être, tu trouveras écho »
(La tête, dans un effort considérable, s’engage profondément dans la chair, chemine sans repos, traversant la gorge, les poumons, le cœur, le plexus solaire, serpente dans les viscères et enfin, arrive à la porte tant attendue)
Voix de l’Utérus : « Approches-toi, doucement. Plus doucement encore. Ici, c’est chez moi, dépose tes chimères à l’entrée de ma grotte. Entre. Assieds-toi et ferme les yeux »
(Silence)
(Silence)
« Tu es venu jusqu’ici, enfin. Il t’a fallu bien du temps pour venir te recueillir dans mon temple. J’avais laissé ma porte entre ouverte dans l’espoir de te voir apparaître un jour. Sois le bienvenu »
(Silence)
(Au loin, on entend le rythme d’un battement régulier de tambour, suivi d’un léger tremblement de terre qui s’amplifie de seconde en seconde, transportant avec lui une marée rouge qui gonfle et remplit la voûte céleste avec volupté)
« N’aies pas peur, baignes toi en moi, je te laverai, te lècherai pour que tu sortes d’ici aussi pur qu’à ton premier souffle »
(Les vagues déferlent sur la grotte avec force et avec insistance, redorant chaque parcelle de chair sur son passage. Peu à peu, les vagues s’apaisent et laissent place à des petits ruisseaux qui s’écoulent lentement, sortant du dôme écarlate par milles et un passages secrets, emportant poussières et débris vers on ne sait où)
(Silence)
« Mmmmmm, te voilà tout luisant de bonté, de beauté. Maintenant tends l’oreille, respire et surtout, arrête de penser »
(Silence)
« Il te faut chercher sans chercher, éclairer sans vouloir contrôler et savoir parfois te retirer. Un peu de silence, de patience, tu apprendras tu verras. Saches que la vie n’est jamais bien loin. Le vide t’effraie. Fais-en ton allié et jettes toi dans ses bras, laisses-toi tomber sans crainte. Qui sait, peut-être la chute te déposera sur une nouvelle terre plus fertile »
(Silence)
« Dis au cœur de baisser ses armes, de laisser les larmes descendre jusqu’à moi. Implore au plexus de laisser sa barrière argentée céder, pour laisser le torrent se déverser dans mon enceinte sacrée. Le courant puissant va certes me traverser et m’inonder, mais sois sans craintes, je laisserai se former une mer salée et sucrée au plus creux de moi. Ma lune veillera sur ces eaux, miroitant sa lumière jusqu’à toi et tu n’auras qu’à fermer les paupières pour entrevoir ces rayons mielleux et dorés. Tu pourras, même dans ton brouillard épais, t’apaiser et te rappeler la vitalité qui est aussi tienne. »
(Silence)
La tête regarde la sortie de la grotte, voudrait tant rester lové dans ce domaine sans pensées, sans peurs, ne plus retourner à ses angoisses et tracas.
Voix de l’Utérus : « Je sais, tu anticipes déjà ton retour, qu’au premier pas dehors tu oublieras ton pèlerinage dans mes terres et resteras pris dans la toile de tes songes sans noms. Je t’offre ce minuscule bijou, une pierre de lune, qui te rappellera mon essence et la tienne, qui te ramènera à la force de la vie et à la grâce des cycles de renaissances. Laisse les os de ton crâne s’ouvrir, la pierre viendra se loger en ligne droite entre tes deux yeux, elle se blottira en plein milieu de tes pensées sombres et de tes craintes, les attendriras et leur fredonnera des chansons d’amour quand elles se sentiront seules »
La tête, confiante, prends un souffle fort et puissant, le dirige jusqu’aux couches les plus profondes de son cerveau et laisse se creuser un minuscule sillon en son centre. Un rayon bleuté traverse alors la pénombre de la tanière, laissant les parois scintillant de lumière sur son passage, pour venir se déposer dans le nid douillet, ce minuscule interstice entre toutes les pensées qui passent.
(Silence)
(Douceur)
(Liberté)
Paisiblement, La Tête s’incline, pose les lèvres au sol, embrasse tendrement la terre chaude et se retire à pas feutrés.



